ADM dans Libération:Ma vie d’assigné à résidence

27 mai 2016

ADM dans la presse

 

ETAT D’URGENCE

Ma vie d’assigné à résidence

Par Pierre Alonso — 27 mai 2016 à 18:41

Dessin Doriano Strologo

Depuis le 13 Novembre, 404 personnes ont été visées, parfois à tort, par cette mesure administrative. Parmi elles, Emrah, Mehdi, Claire et Issa.

  • Ma vie d’assigné à résidence

Qu’a produit l’état d’urgence depuis son instauration le soir du 13 novembre alors qu’un groupe de jihadistes venait d’assassiner 130 personnes à Saint-Denis et Paris ? Si l’on s’en tient aux chiffres de la commission de contrôle parlementaire : 3 579 perquisitions administratives, qui ont entraîné l’ouverture de six procédures pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Le ministère de l’Intérieur a prononcé une autre mesure phare à l’encontre de 404 personnes : les assignations à résidence. A la mi-mai, 69 devaient encore pointer plusieurs fois par jour et, le plus souvent, ne pas sortir de chez eux la nuit.

Le Parlement a renouvelé à trois reprises l’état d’urgence, comme le souhaitait l’exécutif, inscrivant dans la durée ce régime d’exception. Décrété pour lutter contre le terrorisme, il a été utilisé contre des militants lors de la COP 21, en décembre à Paris, et plus récemment contre des manifestants afin de les priver de cortèges contre la loi travail.

En face, ceux qui sont ciblés ont saisi les juridictions administratives pour obtenir des suspensions ou des annulations. Les organisations de défense des droits humains (Amnesty, Human Rights Watch…) ont documenté les dérives et alerté sur les risques immédiats et à venir.

L’association Action droits des musulmans, créée en mars, a assisté près de 70 personnes dans leurs démarches juridiques. Sa présidente, la trentenaire Sihem Zine, explique qu’elle ne se reconnaissait pas dans les structures existantes, les jugeant trop paternalistes ou trop marquées politiquement. Elle défend une approche moins partisane, invoque une démarche plus proche de l’humanitaire : «On répond par le droit aux victimes en détresse de l’état d’urgence pour désamorcer la colère et le ressentiment dus à l’incompréhension et à la stigmatisation. La sécurité, c’est faire valoir les droits et libertés. On veut la sécurité pour tout le monde et l’application des droits et libertés pour tout le monde.»

Action droits des musulmans nous a mis en relation avec des assignés, qui racontent ce que l’état d’urgence a changé dans leur quotidien (professionnel, familial, amical) et ce, pendant et après la fin de la mesure. Trois d’entre eux ont obtenu des suspensions, un seul est encore assigné. Ces témoignages donnent à entendre ce que cet état d’exception imprime dans les existences de quelques-uns, au nom de la sécurité de tous.


Emrah, 19 ans, Haut-Rhin :
«Je représente une menace pour la sécurité»

«Les policiers sont venus le 17 novembre pour une perquisition. J’habitais avec ma femme à côté de Bordeaux. Ensuite, j’ai été assigné à résidence chez mes parents à Mulhouse, parce que je représente «une menace pour la sécurité de la France». Entre novembre et février, c’était pas un problème, beaucoup de gens étaient assignés. Je me suis fait virer du lycée professionnel, mais je n’y allais plus. Je pensais que je serai tranquille après, que je commencerai une nouvelle vie, sauf que l’assignation a été prolongée. Je me suis inscrit au Pôle Emploi et au Sémaphore, une structure qui aide les jeunes à trouver du travail. Mon conseiller m’a dit qu’il ne pouvait rien faire pour moi. Pôle Emploi m’a radié.

Je serai bientôt père. Ma femme va avoir besoin de moi. Elle galère. Je peux rester chez elle jusqu’à 20 heures, après je dois aller chez mes parents. Je n’ai pas de vie avec mon épouse.

«Le ministère de l’Intérieur a dit que j’avais voulu rejoindre Daech quand j’avais 16 ans. En décembre 2014, juste avant d’être majeur, la police m’a convoqué pour m’interroger sur le conflit en Syrie, sur Daech, sur Al-Qaeda, sur la religion et la mosquée. J’ai été en contact sur Facebook avec des personnes qui voulaient partir en Syrie, mais pas moi. J’avais eu des discussions en commentaires de vidéos montrant des civils tués en Syrie.

«La France a accordé l’asile à ma famille mais à moi on me l’a retiré. Mon récépissé de séjour finit le mois prochain. Je suis arrivé d’Albanie à 7 ans avec ma famille. Mon père m’a expliqué qu’on était parti à cause d’un risque de vengeance. J’ai été à l’école en France, toute ma famille est ici, tous dans le même quartier à Mulhouse. Je ne connais rien en Albanie.»


 

Claire, 32 ans, Allonnes (Sarthe) :
«J’ai l’impression d’être surveillée tout le temps»

«Dix jours après le Bataclan, une perquisition a eu lieu chez moi. J’habite dans un quartier très calme. J’en rigole mais sur le moment, c’était pas drôle. Quatre fourgonnettes étaient là, avec des flics armés de mitraillettes. Ils n’ont pas saccagé ma maison et ne sont pas allés dans la chambre de mes enfants. Ils ont fouillé dans mes papiers mais pas partout, je n’ai pas compris s’ils cherchaient quelque chose. Après, c’est un peu la psychose. Dès que j’entendais un bruit la nuit, je me demandais si c’était la police. Le 18 décembre, ils sont revenus pour me remettre une assignation à résidence avec deux pointages par jour. A 8 heures et à 20 heures, dans un commissariat à 8 km de chez moi. 20 heures, c’est l’heure du repas de mes trois enfants. 8 heures, c’est l’heure de l’école.

«On me reproche de porter le voile intégral alors que c’est faux. Je porte un voile basique, et même aucun quand je suis avec ma mère. Le document dit aussi que je suis convertie à l’islam radical et que mon mari, qui est imam, a étudié au Yémen entre 2006 et 2009. Je le connais seulement depuis trois ans et demi et il n’est pas poursuivi, ni assigné, et n’a pas été perquisitionné. On n’habite pas ensemble, il vit dans le Sud et dépend d’un autre préfet… Avec cette histoire, il a pris du recul. C’est un peu la cata entre nous. Mes fils ont 12 et 13 ans, ma fille 2 ans et demi. C’est mon aîné qui a ouvert à la police, je lui ai expliqué pourquoi ils étaient là. Il faut parler aux enfants. A l’école, sa moyenne a baissé de 3 points. Ma fille ne dort plus correctement, elle est très nerveuse.

«Quand on voit que l’état d’urgence est susceptible d’être prolongé et qu’on ne sait pas ce qui va se passer, on le vit mal. Mon assignation a été suspendue par le tribunal administratif le 22 janvier. J’ai rien à cacher mais j’ai l’impression d’être surveillée tout le temps, d’être sur écoute. Tout le monde te dit que c’est terminé, Le plus gros est derrière, mais toi, dans ta tête, tu sais que c’est pas fini non plus. L’affaire a provoqué des remue-méninges dans le quartier. Les voisins parlent, me regardent différemment. J’ai vu la peur chez certains. Aujourd’hui ça se voit moins mais ça a mis un froid.»


 

Issa, 37 ans, haute-Savoie «Je veux dire ce que j’ai subi. On vit humiliation sur humilation»

«Je suis musulman pratiquant et citoyen français. Mon assignation a été levée, j’ai prouvé mon innocence. Je n’ai pas de haine, mais je veux dire ce que j’ai subi. On vit humiliation sur humiliation. On nous regarde comme si on était des terroristes, des criminels. Nos droits sont bafoués sans que ça choque l’opinion publique.

«L’employeur qui me prenait en intérim a vu que j’étais passé sur BFM TV. Il n’a pas pris en considération ce que j’ai pu prouver, il a eu peur de perdre des clients qui m’auraient reconnu. J’ai essayé de lui expliquer, mais il n’a plus fait appel à moi. Je suis au RSA. Je me suis endetté pendant mon assignation. Mes amis m’applaudissent d’avoir gagné au tribunal administratif, mais ils n’ont jamais le temps pour qu’on se voie… Ils ont peur. Mes voisins, des Français pure souche, ont été solidaires, on s’est même rapprochés alors que dans le petit lotissement des années 90 dans lequel on habite, on n’est pas beaucoup d’origine maghrébine.

«Les contrôles d’identité sont fréquents et très poussés maintenant. Dans la gare de la Part-Dieu, à Lyon, les policiers m’ont mis contre un mur et fouillé devant tout le monde. Ils cherchaient des fils en imaginant que je portais une bombe ! On me garde au moins 45 minutes lorsqu’on voit mon nom et la «carte de l’humiliation» qui m’a été remise après mon interdiction de sortie du territoire : début novembre, je devais partir en Turquie avec ma famille. A cause d’un appel calomnieux, le ministère de l’Intérieur nous a retiré nos passeports et donné cette carte d’identité temporaire.

«Après, il y a eu les attentats qui ont choqué tout le monde. Moi, j’étais plus que choqué et en même temps j’avais peur des amalgames. L’Etat a dû prendre des décisions rapidement. Ils ont percuté des gens comme moi qui n’avaient rien à voir. Pendant mon assignation, je n’ai pas voulu dire à mes enfants : «Papa, il va signer [pointer].» Ça m’a toujours fait mal. Même avec ma femme, on en parlait peu. J’ai envie d’étouffer cette histoire, de ne plus parler de ce moment, je veux que les enfants se souviennent de choses meilleures.»


 

Mehdi, 29 ans, Ile-de-France :
«La police a vu mes chaussettes, mes caleçons, ma CB. Elle n’a rien trouvé»

«Officiellement, mon assignation s’est terminée le 26 février, mais je suis toujours assigné : j’ai perdu mon emploi, ma vie sociale. J’ai dû arrêter mon boulot de chauffeur privé. J’avais envoyé des candidatures, mais après quatre mois, personne ne vous attend. Pendant mon assignation, j’étais un esclave, je ne rentrais plus d’argent alors que j’aurais dû aider ma mère de 72 ans. Comment dire à un futur employeur que vous êtes considéré comme un terroriste ? Tout le monde a peur. C’est pas avec ma tête de métèque que je vais trouver un emploi, un vrai, pas un job de chauffeur privé.

«Ma réputation est en jeu. Je ne suis ni délinquant ni rien et du jour au lendemain, toute la ville parle de toi. Mon cercle d’amis – des Blacks, des musulmans, des gens de quartier – s’est restreint. Ils ont peur, pensent être les prochains. J’ai plus envie de les revoir, un ami doit pas douter de vous, même si je comprends.

«Je suis soupçonné d’avoir connu un des frères [Kouachi] qui a commis les attentats de janvier 2015 et d’être antisémite alors que je suis moi-même sémite, que j’ai travaillé dans une association pour enfants psychotiques où le directeur et des enfants étaient juifs. La note blanche [document anonyme souvent non étayé utilisé par l’Intérieur pour justifier des assignations, lire Libération du 16 février ] disait que je connaissais un recruteur de la filière des Buttes-Chaumont, que j’avais participé à un projet d’évasion et que je fréquentais une mosquée. C’est faux ! Je les connais pas, ces gens, c’est pas mon idéologie. Et je ne suis jamais allé dans cette mosquée, le responsable a fait une attestation pour le prouver. L’assignation parlait aussi de mon radicalisme, mais quand j’ai prouvé le contraire, on m’a soupçonné de faire de la dissimulation, de la «taqiya » comme Mohamed Atta [l’un des terroristes du 11 Septembre]. On peut plus se défendre : quand vous prouvez quelque chose, on vous dit que vous êtes quand même coupable, que toute parole prononcée pourra être retenue contre vous. La police a perquisitionné chez moi, ils ont vu mes chaussettes, mes caleçons, ma carte bleue. Ils n’ont rien trouvé. On m’a fait perdre énormément de temps. Trois mois et vingt jours de ta vie, c’est pas rien, surtout sans savoir quand ça se terminera.»

Pierre Alonso

http://www.liberation.fr/france/2016/05/27/ma-vie-d-assigne-a-residence_1455658

 

Contactez ADM à contact.admf@gmail.com

 

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Princessezoebebesecoue |
aa lr |
Arnaquesanti |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Gokaiartsmartiaux
| Formation Espace Bernanos
| FO André Chaussures