Verbalisées pour un simple voile : la dérive des arrêtés « anti-burkinis » ( ADM)

24 août 2016

ADM dans la presse

Verbalisées pour un simple voile : la dérive des arrêtés « anti-burkinis »

Verbalisées pour un simple voile : la dérive des arrêtés "anti-burkinis"
Cette femme a reçu un procès verbal pour sa tenue, raconte notre témoin oculaire. (Capture d’écran/Twitter)

Les cas de femmes verbalisées ou expulsées de la plage pour simple port du voile se multiplient sur la Côte-d’Azur après la publication d’une vingtaine d’arrêtés contre le port de la tenue de bain couvrante.

« Aujourd’hui, on nous interdit la plage. Demain, la rue ? » Siam, musulmane de 34 ans, a été verbalisée sur une plage de Cannes pour… port du voile. Elle ne portait pas le  »burkini », cette tenue de plage couvrante contre laquelle de plus en plus de municipalités françaises balnéaires ont pris des arrêtés. En pleine polémique sur le arrêtés « anti-burkini », un pas de plus a donc été franchi.

Dans la foulée de l’affaire de la « journée piscine » pour femmes de Marseille, et après les attentats de Nice et deSaint-Etienne-du-Rouvray, le maire Les Républicains de Cannes, David Lisnard, avait ouvert la voie en prenant le 28 juillet un arrêté municipal interdisant le port du « burkini » sur les plages de la ville. L’arrêté stipule notamment que :

« L’accès aux plages et à la baignade est interdit à compter de la signature du présent arrêté jusqu’au 31 août 2016 à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades adaptées au domaine public maritime. »

Mandelieu-la-Napoule, voisine de Cannes, avait pris en toute discrétion un arrêté similaire dès juillet 2013. D’autres mairies leur ont rapidement emboîté le pas, à Nice, Villeneuve-Loubet, Cap d’Ail, Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes), au Touquet, Oye-Plage (Pas-de-Calais), Sisco(Haute-Corse) - où une rixe a éclaté sur fond de  »burkini » fantôme - ou encore à Leucate (Aude)…

Le Conseil d’Etat se penchera jeudi sur l’arrêté anti-burkinide Villeneuve-Loubet afin d’évaluer, une fois pour toutes, la légalité de ces interdictions controversées. Mais en réalité, les auteurs des arrêtés semblent avoir pris grand soin de ne pas viser explicitement le « burkini », permettant une interprétation beaucoup plus large de ce qu’est selon eux une « tenue correcte ».

« Bonnes mœurs »Sur la base de l’arrêté de Cannes, trois policiers municipaux ont ainsi verbalisé Siam, le 16 août, sur la plage de La Bocca, alors qu’elle était vêtue d’un legging, d’une tunique et d’un simple foulard, arguant dans leur contravention que « toute personne n’ayant pas une tenue correcte respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité » doit être sanctionnée.

 

Interrogé par « Nice Matin » le 11 août, le maire de Cannes assurait pourtant qu’il ne s’agissait par d’interdire « le voile, ni la kippa, ni les croix », mais  »simplement un uniforme qui est le symbole de l’extrémisme islamiste ». Dans ce cas, pourquoi Siam a-t-elle été verbalisée ?  »Je soutiens les policiers municipaux qui ont pris cette décision », justifie à présent le maire, contacté par  »l’Obs ». Il s’agit selon lui de bannir les « tenues ostentatoires » de la plage.

Les municipalités semblent s’être passé le mot. A Nice, ce mardi vers 15 heures, sur la plage de Carras, une femme portant le voile – qui ne se baignait pas - a fait l’objet d’un procès verbal, comme le montrent ces images :

 

Julie*, l’auteure de la vidéo, qui a souhaité rester anonyme « par peur des représailles », raconte à « l’Obs » la scène à laquelle elle a assisté :

« La femme voilée était assise avec une amie sur les galets. Elles ne se baignaient pas. J’ai vu un policier sur un bateau à moteur, trois autres sur la plage. L’un d’eux s’est adressé à la femme voilée. Je me suis approchée pour savoir ce qui se passait. Il m’a dit qu’elle allait avoir un procès verbal. Je lui ai fait valoir qu’elle ne se baignait pas. »

« Le policier m’a répondu que si elle s’asseyait sur un banc en face de la plage, il n’y aurait pas de problème. Mais elle n’avait pas le droit d’y pénétrer. »

Julie s’est ensuite entretenue avec la femme :

« Elle était sous le choc. Elle m’a dit qu’elle était de Nice, qu’elle habitait ici depuis une vingtaine d’années et que cela ne lui était jamais arrivé. Elle était venu pour profiter de la plage avec ses enfants. Elle et son amie sont reparties, embarrassées. »

Une policière s’est confiée à Julie. Selon cette dernière, elle lui a déclaré :

« Evidemment, je suis contre. Mais je n’ai pas le choix. Les gens qui font ce genre de lois sont bien au chaud dans leurs bureaux et nous sommes au front. »

D’après la policière, toujours citée par Julie, quatre femmes voilées avaient déjà été expulsées de la plage dans la journée. Un chiffre que la police a refusé de commenter. Contactée par « l’Obs », la Direction départementale de la sécurité publique des Alpes-Maritimes fait savoir qu’elle « ne communiquera pas dans ce domaine ».

« J’ai eu un PV »

La veille, lundi, vers 14 heures, Julie* avait filmé un cas similaire sur cette même plage. Quatre jeunes filles se baignaient, dont une habillée portant un voile, et une autre portant un short et un t-shirt. Un policier leur fait signe de sortir de l’eau, et elles obtempèrent :

« La jeune fille voilée, qui devait avoir entre 18 et 20 ans, pleurait », raconte Julie. « ‘J’ai eu un PV’, c’est tout ce qu’elle a réussi à me dire, elle n’arrivait pas à se calmer. La fille qui portait un short et un t-shirt arrivant au niveau des épaules m’a dit qu’elle avait aussi eu un procès verbal. Elles avaient l’air vraiment gênées. »

« Les gens n’ont pas bougé. Ils avaient l’air presque soulagés que la police intervienne. Seule une Belge m’a dit que ça n’était pas imaginable chez elle », poursuit-elle. « J’ai cru comprendre que les maîtres-nageurs eux-mêmes avaient prévenu la police municipale. »

A l’autre bout de la plage, toujours ce lundi, une autre femme voilée est priée de quitter la plage par la police, rapporte Julie. « Elle ne nageait pas non plus, elle était habillée d’une jupe, d’un pull et d’un foulard. Elle se promenait simplement sur la plage et avait mis les pieds dans l’eau. »

Julie affirme avoir vu un peu plus tard une personne âgée « d’origine occidentale » se baigner avec une tenue anti-UV couvrante et une casquette. Elle n’a pas été inquiétée.

La série de photos d’une femme assoupie sur une plage de Nice, forcée à retirer sa tunique, suscite en outre uneindignation internationale. « En France, l’interdiction du Burkini tourne à la farce », écrit le « Daily Mail ».

« Lisez l’arrêté ! »

Le maire de Nice, Philippe Pradal (Les Républicains), n’a pas trouvé le temps de répondre à nos questions. Son attachée de presse justifie les verbalisations :

« La police applique l’arrêté ! Il n’y a pas d’interprétation possible. Lisez l’arrêté ! Les policiers donnent des PV, ensuite c’est au procureur de prendre la décision. »

Les plages de Nice sont-elles donc désormais interdites aux femmes voilées ?  »Tout est dans l’arrêté, lisez-le ! »

L’arrêté de Nice est similaire à celui de Cannes. Il stipule que « l’accès aux plages publiques, aux sites de mise à l’eau ainsi qu’à la baignade sur la Commune de Nice est interdit à compter de la date de signature du présent arrêté jusqu’au 15 septembre 2016, à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes moeurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades adaptées au domaine public maritime » (voir ci-dessous).

  

Ces maires ne peuvent invoquer le principe de laïcité

« Bonnes moeurs » ? « Laïcité » ? Si la loi française interdit le port du voile intégral dans l’espace public depuis une circulaire du 2 mars 2011, en revanche, rien n’interdit le port de signes religieux, ni du hijab, un simple voile qui ne dissimule pas le visage.

D’ailleurs, l’Observatoire de la laïcité (organisme rattaché au gouvernement et présidé par Jean-Louis Bianco) a déjà rappelé sur Twitter que les restrictions vestimentaires  »ne peuvent se fonder sur le principe de laïcité ».

 

L’article premier de la loi de 1905 indique que « la République garantit la liberté et le libre exercice des cultes. » Rien dans cette loi sur la laïcité n’interdit donc le port du voile, d’une kippa, d’une croix dans l’espace public. Et elle instaure la notion de respect des cultes.

L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen précise en outre que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». La Constitution garantit par ailleurs le respect des croyances.

Les maires se réfèrent donc à la notion de « tenue ostentatoire » et de « trouble à l’ordre public » pour justifier ces verbalisations. Saisi par la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) et par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), le tribunal administratif de Nice a validé l’arrêté de Villeneuve-Loubet en estimant que le port du « burkini » pouvait « être ressenti comme une défiance ou une provocation exacerbant les tensions ressenties par la population ». Mais peut-on parler de « provocation » dans les cas de femmes voilées alors qu’aucune ne portait de vrai « burkini » et que certaines ne se baignaient même pas ?

« Demain, pourquoi pas les bus et la rue ? »

Les arrêtés « contribuent à légitimer ceux et celles qui regardent les Français musulmans comme un corps étranger à la nation », prévient la LDH.

« Demain, les maires pourront produire des arrêtés chassant les femmes voilées des hôpitaux, et pourquoi pas des bus et de la rue », proteste Sihem Zine, présidente d’Action Droits des Musulmans, association qui a apporté une aide juridique à des personnes assignées à résidence. « C’est la porte ouverte à toutes les dérives. »

« On ne peut s’empêcher de penser à l’apartheid ! »

« En vérité, c’est cet arrêté qui crée des troubles à l’ordre public, on le voit bien à Cannes où cela a suscité un attroupement et où le ton est monté. On monte les gens les uns contre les autres. On fait du ciblage ethnique pour contenter l’électorat xénophobe. »

Feiza Ben Mohamed, porte-parole et secrétaire générale de la Fédération des musulmans du Sud, qui a relayé les vidéos tournées à Nice, confie elle aussi son inquiétude à « l’Obs » :

« Ce qui est en train de se passer en France est inédit, c’est tellement grave ! »

« Au départ, les maires ont parlé de ‘burkini’ pour faire peur, car on l’assimile à la burqa. Mais nous nous doutions que ça n’était qu’un épouvantail. C’est de la manipulation pure et dure. Maintenant, on est en train de chasser la communauté musulmane et de faire disparaître tout signe de sa présence sur les plages. »

« Si nous sommes considérés comme des complices des attentats, qu’on nous le dise clairement ! Qu’on ne nous parle pas de ‘burkini’, qu’on nous dise que tous les musulmans sont ciblés ! »

« Une membre de notre association est morte dans les attentats de Nice du 14-Juillet, que leur faut-il de plus ? »

« On n’a pas peur de s’en prendre aux musulmans, puisque c’est la pensée dominante lorsque même le Premier ministre affirme que le voile doit être combattu« , poursuit Feiza Ben Mohamed.

« Est-ce que l’accès aux plages sera aussi interdit aux princesses saoudiennes à Cannes ? Et que dire de la privatisation d’une plage pour le roi d’Arabie saoudite ? »

Sur 26 communes ayant pris un arrêté « anti-burkini », 21 n’ont encore procédé à aucune verbalisation, selon les informations de FrancetvInfo. C’est seulement à Nice et àCannes que les 22 PV ont été distribués, d’après les chiffres publiés par nos confrères mardi soir. Dont combien de cas où il s’agit de femmes voilées ?

Laura Thouny

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160823.OBS6733/verbalisees-pour-un-simple-voile-la-derive-des-arretes-anti-burkinis.html

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